samedi 19 juillet 2008

Israël face à son devenir

בס"ד



Israël face à son devenir

Par Manitou, le Rav Yehouda Léon Ashkénazi, Zatsal
Article publié dans l’Arche, no 439, avril 1994, pp.20-23

Deux évènements majeurs ont marqué l’année écoulée. D’une part le projet d’accord décidé à Oslo entre le présent gouvernement israélien et l’OLP, d’autre part, et alors même que se développent de difficiles négociations pour le faire aboutir, l’annonce de l’établissement de relations diplomatiques entre le Vatican et l’Etat d’Israël. Seul l’avenir dira l’importance réelle et les conséquences éventuelles de tournant pris par l’histoire d’Israël à ces deux occasions. Il est toutefois clair que, dans les deux cas, quelque chose d’irréversible s’est produit.




Israël parle, directement et en vue d’un accord réel, avec deux entités qui, à des titres divers, étaient censées représenter la contestation absolue de son existence même. D’un côté, en effet, l’Eglise catholique s’était toujours connue comme étant elle-même Israël, ayant pour capitale religieuse Jérusalem au moins autant que Rome ; de l’autre, l’OLP était censée représenter, de la manière la plus radicale, la revendication de l’islam en général, et du monde arabe en particulier, sur la terre des Hébreux[1] avec la même Jérusalem comme ville sainte et capitale politique. Là cependant doit s’arrêter l’analogie, car les enjeux, proches comme lointains, ne sont pas de même nature. Toutefois, de bons esprits pourraient déceler entre ces deux faits un lien qui ne serait pas de simple concomitance : c’est ainsi que Mgr Decourtray, archevêque de Lyon, parlant de l’accord entre le Vatican et Israël, déclare : « Il pourrait aboutir entre de bonnes relations entre Israéliens et Palestiniens. Mon espérance est celle de la paix dans ce Proche-Orient[2]… » A vue juive cependant, et selon une perspective biblique, on retiendra toutefois que, pratiquement dans le même temps, Israël amorce des négociations avec les deux autres lignées d’Abraham, avec d’une part Esau, le frère de Jacob qui lui disputait le nom d’Israël, avec, d’autre part, Ismaël qui lui disputait l’héritage de la terre d’Abraham[3]. Quoi qu’il en soit, il est clair qu’il n’est pas nécessaire de percevoir le sens juif de l’histoire d’Israël – et beaucoup d’Israéliens sont dans ce cas – pour se rendre compte cependant que la société israélienne est d’ores et déjà menée à reconsidérer de manière fondamentale la vision qu’elle avait jusque là de son projet d’identité. Et cela, essentiellement dans l’ordre de ses rapports avec l’ensemble du peuple juif. En d’autres termes, sommes-nous déjà rentrés dans l’ère post-sioniste ?


Cela sera très certainement le principal sujet qui occupera, dorénavant, les intellectuels juifs et israéliens dans leur tentative, jamais complètement aboutie, d’éclairer la nature de ce qu’ils auraient en commun. Héritage d’une mémoire ancestrale commune, d’espérances et de valeurs convergentes, un indéniable sentiment de familiarité, dans le sens de la participation à l’aventure historique d’une même famille, témoigne qu’en dépit de la différence des insertions sociologiques il s’agit bien du même peuple….Toutefois, l’environnement culturel change rapidement d’allure. Pour la diaspora – et c’était le cas à l’origine pour les fondateurs de la société israélienne – il s’agit encore d’un environnement chrétien. Même déchristianisé en grande partie, l’humanisme occidental reste celui de l’âme chrétienne. Pour la société israélienne, en revanche, la direction que prend l’engagement politique actuel est celle d’une imbrication de plus en plus évidente dans la « personnalité » arabe et islamique.

Or nul ne peut prédire le développement concret d’une société aussi dynamique que la société israélienne. Cela dépend de plus, bien évidemment, des options proprement politiques. Nul ne sait ce que seront les résultats des prochaines élections, et par conséquent les tenants des postes clés de l’éducation nationale et de l’intérieur.

Et de fait, l’objet de ces réflexions n’est pas du tout de rendre compte de la complexité extraordinairement fluide du monde politique et idéologique israélien. Mais tout autrement, de tenter de mettre en évidence un certain nombres de tendances, de lignes de rupture, qui s’annonçaient déjà depuis les origines, mais qui ne se dévoilent avec autant d’intensité que depuis les évènements de l’année écoulée. Dans une telle entreprise, l’on ne peut masquer son équation personnelle. Et je ne cacherai pas que devant ces deux problèmes, tout aussi délicats, l’un que l’autre, le rapport à la chrétienté et le rapport à l’islam, mon sentiment profond est radicalement différent. Autant j’envisage, à long terme, une régularisation positive de nos liens avec le monde chrétien, autant je vis les péripéties et la méthode des négociations avec le monde arabe, et notamment la Syrie et l’OLP, avec perplexité et inquiétude. Je dirai peut-être à une autre occasion quel serait le prix à payer pour la paix profonde avec le monde chrétien et en quoi la diaspora juive devrait inévitablement en faire les frais. Je me bornerai aujourd’hui à quelques remarques sur les conséquences des options actuelles vis-à-vis de la paix avec les Arabes, en ce qui concerne les perspectives culturelles de la société israélienne.

En fait, il s’agit de la nature « juive » de l’Etat juif. Laissons de côté le débat qui consiste à se demander si l’Etat d’Israël doit être un Etat « juif » dans le sens théocratique du terme, ou l’Etat des Juifs, leur religion étant le judaïsme. Je suis de ceux qui pensent que Herzl avait essentiellement en projet un Etat des Juifs [4] où ils pourraient prendre en main leur destinée historique et politique. L’histoire des hommes, et comme croyant cela signifie pour moi aussi la Providence, en a fait l’Etat hébreu, ou plus exactement est en train de le faire. Une mutation d’identité dont l’objet est de transformer l’identité juive en identité hébraïque retrouvée, ne peut se faire en un instantané magique. Pour comprendre de quoi il s’agit, et jusqu’à présent plus de penseurs israéliens laïcs que religieux l’avaient compris, il faut faire l’effort de distinguer entre le sens sociopolitique du mot juif, et son sens d’identité culturelle, spirituelle et religieuse. Dans le sens sociopolitique, le Juif a toujours été un Hébreu de l’exil, indexé à l’identité de cités étrangères, c'est-à-dire un « judéo-quelqu’un-d’autre ». En ce sens, tous les israéliens sont certes, sans jeu de mot, d’origine juive. Mais pour l’immense majorité d’entre eux, le «sionisme» consiste à engendrer la nation hébraïque qui n’aurait plus rien à voir avec le statut sociopolitique des Juifs de l’exil.

C’est à partir de là qu’un grave problème se pose, problème que le projet d’accord avec l’OLP, dans sa philosophie même, dévoile et accuse. Il s’avère en effet que la solidarité des membres d’une société assiégée, la jubilation de se retrouver, en hébreu, entre rescapés de cent vingt exils, avait masqué le fait que les motivations profondes de ce même sionisme étaient dangereusement différentes. J’en définirai quatre principales arbitrairement schématisées, toutes les amalgames étant possibles à l’échelle individuelle, la personne humaine étant, comme on le sait éminemment paradoxale.



En premier lieu, étaient sionistes des Juifs qui voulaient abandonner le judaïsme comme religion et spiritualité sinon comme culture et histoire, en même temps que le statut du Juif d’exil. Leur diagnostic était que même l’émancipation ne pouvait leur assurer une survie culturelle, et que pour cela il fallait se déjudaïser en hébreu. Ce type d’Israélien se trouve tant à droite qu’à gauche sur l’échiquier politique.

En second lieu, ceux qui voulaient redevenir hébreux pour pouvoir être enfin authentiquement et pleinement juifs, et pas seulement en espérance à l’échéance de réalisation toujours différée.



En troisième lieu, ceux qui refusent le sionisme de l’Etat juif, parce qu’il s’agit d’un Etat qui n’aurait pas été fondé par le Messie, mais vivent la vie israélienne à leur manière, pour le privilège qu’elle accorde d’habiter la Terre sainte.

Et puis, en fin de compte, un certain nombre de Juifs irrémédiablement cosmopolites, parlant l’hébreu certes, mais qui ne sont là que parce qu’ils sont là, sans plus. Plusieurs d’entre eux d’ailleurs occupent d’importantes fonctions dans les grandes institutions du pays.

Tout cela, c’est l’ensemble de la société israélienne en maelstrom de mutation et qui vit, dans l’accélération, l’histoire que l’on sait. Or cette société découvre subitement qu’elle est en situation d’avoir à vivre la vie culturelle d’un Etat binational dont la culture aura à intégrer les valeurs judéo hébraïques mais aussi les valeurs arabo-islamiques. Celles des Arabes israéliens en premier chef , mais aussi celles des Arabes dits palestiniens, qui forment nationalement un même ensemble, bien qu’ils soient sociologiquement distingués. En Israël même, cette découverte ne mettra pas longtemps à s’imposer. La véritable question est de savoir ce que sera la réaction de l’ensemble du peuple juif de diaspora. Tout porte à croire qu’un bouleversement des apparentements spirituels et idéologiques s’ensuivra. De la forme que cela prendra, l’on ne saurait déjà préjuger. Mais le débat qui s’annonce risque de traumatiser bien des consciences.

Et, de fait, on voit mal, dans l’état actuel des choses, de quel côté apparaîtrait l’instance d’unanimité qui pourrait garantir un cohérence minimum d’une société confrontée, sans préparation suffisante, à des décisions irréversibles pour l’avenir de son projet d’identité. Beaucoup pensent, et je suis de ceux-là, qu’il s’agit d’un problème absolument à Israël et à la diaspora. S’il est vrai que nous sommes le même peuple, il est vrai aussi que l’avenir d’Israël se joue, d’une certaine manière, dans chaque communauté juive. Sommes-nous déjà dans l’ère post-sioniste, ou bien, tout au contraire, un nouveau sionisme, celui de la maturité, est-il en train de poindre ? Et cela au prix de quels schismes, de quelles catastrophes de séparation ?

Le schéma classique de nos trois critères d’indentification, par le Peuple, par la Terre, par la Torah, restera toujours la base du débat profond. Or, jusque-là, l’interrogation dans tous les milieux se formulait à peu près de la manière suivante : lequel de ces trois ensembles doit englober les deux autres : lequel est censé définir de façon sine qua non la collectivité réelle, les deux autres devant être réservées à l’option individuelle ?

Aujourd’hui, il me semble que l’équation doit être renouvelée. Lequel de ces trois combats est-il le plus urgent, lequel est le combat actuel pour la survie des trois ? Je dirai clairement l’option de ma sensibilité politique. Mais avant cela, je voudrai indiquer que je comprends la cohérence, sinon la légitimité actuelle, d’autres options. Le vrai problème n’est pas de savoir qui aurait raison dans l’absolu : ceux qui privilégient le Peuple, ceux de la Torah ou ceux de la Terre à tout prix ; le vrai problème est à mon sens : maintenant, aujourd’hui, quel est le combat qu’il serait insensé de perdre ?

Depuis deux mille ans, nous avons été occupés à survivre comme peuple et à préserver la connaissance et la pratique de la Torah. Je ne sais si l’héroïsme de ces deux combats a été suffisamment raconté. Mais il est clair qu’ils ont été gagnés. A quel prix de souffrances, d’humiliations, de dilution et parfois même de dénaturation d’identité – avec aussi de grands moments de véritable surhaussement – chacun d’entre nous se raconte cette histoire à sa manière. Mais nous sommes arrivés au bout de cette longue marche, existant comme peuple et porteurs de notre patrimoine. Ces deux combats doivent être poursuivis. L’antisémitisme n’a pas disparu et la Torah ne s’acquiert pas une fois pour toutes. Ces deux luttes gardent toute leur nécessité, mais nous savons que nous les avons gagnées.

Pendant ce temps immense de deux mille ans, nous étions coupés de notre terre. C’est aujourd’hui que ce combat est actuel, et j’espère avoir suffisamment indiqué que l’enjeu, à mon sens, n’est pas uniquement une question d’étendue de territoires et de souveraineté. L’enjeu en est le devenir même de notre identité.

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[1] C’est ainsi que la Bible (Gen.XL, 15) nomme le pays conquis par les Cananéens au temps des Patriarches, et que les Romains avaient nommé Palestine.
[2] Interview donnée au journal La Croix du 29 décembre 1993;
[3] Gen. XXI, 10.
[4] Tel est bien le titre donné en allemand par Herzl à son livre : Der Judenstaat, l’Etat des juifs, et non Der Judische Staat, l’Etat juif.

2 commentaires:

Henri DAHAN a dit…

FONDAMENTAL ! ! !

Merci Meir d'avoir publié ce texte de Manitou

Mon maitre Beno GROSS, dit la même chose. Jacques KUPFER aussi. PLus près de toi, Pierre LURCAT Et bien sûr toi et moi.

Le plus important de ce message, ce n'est pas qu'il dit que le combat pour la terre est aujourd'hui prioritaire. Le plus important, c'est qu'il prévoit et qu'il explique les fractures que cette priorité engendre parmi les Juifs.

Anonyme a dit…

c'est bien d'occuper la terre, à condition d'occuper le terrain ! C'est-à-dire développer un tissu social qui concurrencera les loubavitch et les hilonims. Faute de quoi, l'invocation de la terre deviendra un nouveau rituel et le sionisme religieux une secte convaincue de son bon droit mais incapable de communiquer.